• Suite de la correspondance de la famille de Condé de 38 à 43.

    38. Enghien à Bourbon.20 juin 1802.
    « J'ai reçu votre lettre, cher papa, et vous jugez combien mon cœur a été touché des expressions tendres, indulgentes et bonnes qu'elle contient. Vous me blâmez, mais vous m'aimez ; vous me le prouvez par ce que vous avez fait et dit pour m'excuser auprès de mon grand-père, et par les soins que vous avez pris pour l'empêcher de me répondre dans les premiers moments de sa vivacité. Recevez, cher papa, les expressions de ma reconnaissance ; recevez celles de ma tendresse, et daignez ne pas me jugez aussi sévèrement.
    Je ne chercherai point à me justifier auprès de vous du tort d'avoir osé parler franchement à mon grand-père. Sans doute c'est un grand tort, et je lui en demande pardon dans ma réponse. Puisse-je lui avouer de même que je reconnais la fausseté des faits que j'ai avancés, et qu'un moment de vivacité m'a entraîné ? Je serais trop heureux si j'avais à solliciter un tel pardon. Mais mon grand-père sait, hélas ! Quel a été notre intérieur, surtout ces dernières années. Il sait, et ne me l'a pas caché, que tout lui déplaisait en moi. Caractère, conduite, habitudes, projets, liaisons, tout a été sujet de blâme, de reproches amers et continuels. Et pourtant qu'ai-je fait ? Il sait, et je le lui ai souvent dit, que le devoir et l'honneur me retiendraient près de lui tout le temps où son corps existerait. J'avais un motif encore plus puissant : l'espérance que ma conduite respectueuse, tendre et soumise, le ferait enfin changer de façon de penser à mon égard ; qu'il me traiterait un jour en enfant chéri. Dix années d'expérience est une épreuve trop longue pour que je puisse conserver quelque espérance. Je n'ai jamais trouvé qu'un juge, et qui plus d'une fois n'a pas daigné m'entendre avant de me condamner.
    Mon grand-père se rappelle que c'est toujours au nom de sa tendresse pour moi, au nom de mon bonheur futur qu'il a exigé ce qui était pour moi gêne ou contrariété présente. Il se rappelle sans doute, si j'osais faire parfois une objection, quelle sévérité alors dans ses paroles ; que je méritais peu tout ce qui m'était dit. Ma conduite en est la preuve. Sa volonté n'a-t-elle pas toujours été une loi pour moi, excepté une seule fois, dans  un détachement de la dernière campagne, où je ne pouvais, sans me déshonorer aux yeux de l'Archiduc, de tout son état-major, et des Anglais qui s'y trouvaient alors, me dispenser d'aller, puisque j'avais ardemment sollicité d'être employé, le corps ayant, au milieu de la campagne, été renvoyé sur les derrières pour ne plus être employé de la saison. À être pour mon métier m'a attiré à cette occasion de sa part, ont été bien cruelles et les expressions de ses lettres bien dures ; j'ai tout supporté jusqu'au bout ; la patience, la soumission sont des devoirs desquels je crois m'être bien peu écarté. Mais, cher papa, si vous saviez combien il m'est doux de jouir d'un peu de liberté, après tant d'années d'esclavage ! J'en étais venu à ne plus oser ouvrir la bouche, faire un geste, témoigner un désir ; j'étais certain d'être désapprouvé. Tantôt j'oubliais le sang dont je sortais ; j'avais une tête impliable ; mon cœur était gâté ; je voulais de gaieté de cœur porter la douleur dans le cœur d'un père. Tantôt j'étais un enfant. Tantôt tout était faux calcul dans ma conduite, et l'on me supposait des vues ou des projets dont la seule idée était révoltante pour une âme honnête. Que sais-je ? Je ne puis me rappeler et tout ce dont j'ai été accusé, et ce que j'ai dû souffrir. J'en étais venu à ne me présenter devant mon grand-père que dans un état de crainte et de tremblement continuel. Les trois dernières années surtout, jamais il ne m'a permis de le considérer autrement que comme un juge sévère et déjà prévenu contre moi. Combien de fois, dans l'amertume de mon cœur, je me suis dit : Se peut-il que l'on soit ainsi l'ennemi de son propre bonheur ! Quoi de plus heureux, de plus doux pour un père que d'avoir en son fils un ami véritable, un serviteur fidèle ! Pourquoi m'éloigne-t-il ? Pourquoi me repousse-t-il ? Que lui ai-je donc fait ? Aujourd'hui, cher papa, quelle différence dans vos deux lettres ! La sensibilité, la tendresse, l'indulgente bonté dont la vôtre est remplie ont fait couler mes larmes ; la sévérité glaciale, la sécheresse de la seconde pouvait-elle aller jusqu'à mon cœur ? Qu'il me pardonne ces expressions. C'est dans le premier moment que je réponds ; je n'ai pas calculé ; je dis avec confiance ce que je sens, ce que j'éprouve. Oui, je crois que mon grand-père n'a jamais aimé en moi que son nom, l'héritier de sa maison, le soutien de sa branche ; mais ma personne, je n'ai pas la consolation de penser qu'elle lui ait jamais été agréable. Pardonnez, cher papa, pardonnez ! Je sais que j'aurai tort dans votre esprit, et sais que, prévenu par tous mes juges, les choses ne peuvent vous être présentées que sous le point de vue qui m'est défavorable ; mais j'en appelle à mon grand-père lui-même. Qu'il se mette à ma place, qu'il se rappelle comme il m'a traité, et qu'il me juge !
    Je me tais. Je vous demande pardon, ainsi qu'à lui, des expressions qui peuvent m'être échappées : une plus longue défense serait inutile. Quand au fond, il connaît mon cœur, mes principes ; il sait bien, quoiqu'il m'ait souvent dit le contraire, que je ne traiterai jamais son nom, et que ma conduite ne fera jamais rougir ceux dont je tiens le jour.
    Recevez, cher papa, l'hommage de la tendresse respectueuse et sincère de votre enfant ; aidez-le de vos conseils, et pardonnez-lui ses erreurs. En l'en blâmant comme vous l'avez fait, c'est une nouvelle dette d'amour, de reconnaissance et de soumission qu'il contracte envers vous. »

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>39. Condé à Enghien.21 juillet 1802.
    « Ce ne sont point les expressions de vos lettres qui me choquent, c'est le fond ; et il paraît que vous persistez dans l'idée de me créer des torts qui n'ont jamais existé, puisque vous m'accusez encore d'avoir été plus sévère avec vous. Non seulement je n'ai jamais été plus que sévère à votre égard, mais je ne l'ai jamais été du tout ; et peut-être est-ce le seul reproche qu'on ait pu me faire, que ne m'être pas servi, dans plusieurs occasions, de l'autorité paternelle et militaire que j'avais sur vous. Mais j'ai préféré d'épuiser, au contraire, tous les moyens d'indulgence et de tendresse, que vous me présentez comme un essai à faire de ma part, tandis que j'en ai jamais employé d'autres. Vous n'avez jamais paru le sentir : je vois malheureusement par vos lettres, et par celle que vous écrivez à votre père, que vous ne le sentez pas encore ; et vous êtes le seul qui ne s'en soit pas aperçu. Quand il vous conviendra de me rendre plus de justice dans vos propos, dans vos lettres et dans votre cœur, vous retrouverez le mien.
     Personne ne peut vous assurer du moment où il convient au gouvernement anglais de payer les pensions ; ainsi il est beaucoup plus sage de monter votre dépense sur ce que vous aurez reçu, que sur ce que vous aurez à recevoir, qui ne peut pas manquer, mais qui peut éprouver des retards. Quand à moi, je ne perds pas un instant à vous faire passer ce qui vous revient dès que je le reçois.
    C'est tout ce que je puis faire. »

    <o:p> </o:p>40. Enghien à Bourbon.22 août 1802.
    « Mais ce qui m'a fâché, c'est, qu'à mon arrivée, je n'ai point trouvé de vos lettres. J'attendais les premières avec impatience, pour savoir si vous étiez content de la manière dont j'avais répondu à mon grand-père. J'en ai trouvé deux de lui : elles sont de glace l'une et l'autre. J'en suis fâché, mais je vois bien que son cœur est absolument fermé à la sensibilité ; et il n'y a malheureusement que trop longtemps que je m'en étais aperçu pour ce qui me regarde. Il me dit que je persiste à lui créer des torts. Hélas ! Je serais trop heureux s'il avait toujours été bon avec moi ; mais les faits parlent. Il se repent de n'avoir pas usé des droits que lui donnait sur moi l'autorité paternelle et militaire. Eh ! Bon Dieu ! Dans quelle occasion aurait-il pu s'en servir avec moi, qui pendant dix années consécutives ne me suis jamais écarté du cercle qu'il m'avait prescrit, l'a suivi partout et l'ai servi de mon mieux. Cette phrase de sa lettre est une triste récompense des soins continuels que je n'ai cessé de lui donner pendant ces dix années. Combien de fois ne m'a-t-il pas dit : Je veux ; et moi, ai-je jamais dit : Je ne veux pas ? J'ai représenté, prié, sollicité, mais j'ai toujours fini par obéir, même à ce qui me contrariait le plus. Au reste, il ne s'agit plus aujourd'hui de tout cela, et, Dieu merci, mon cœur et ma conscience me rassurent sur ma conduite passée.
    Je vous écris en hâte, cher papa, voulant que mon paquet parte par la poste d'aujourd'hui, afin d'accuser à mon grand-père la réception de sa lettre de change, qui m'attend ici depuis plusieurs jours. En vérité, je ne sais plus comment lui écrire ; ma plume se refuse à des expressions de tendresse que, malgré moi, il a peu à peu extirpées de mon cœur. Je veux lui marquer respect, soumission ; je ne sais plus comment arranger mes lettres. Il vous montre sans doute celles qu'il m'écrit : comment y répondre bien et sans mentir ? Je me désole, quand je pense à ce bonheur dont il pourrait jouir, et moi aussi, s'il l'avait voulu ; car que peut-il y avoir de plus heureux que la paix intérieure, la confiance mutuelle, les soins d'un petit-fils qui eût mis son bonheur à les lui prodiguer, si, dans toute occasion, il ne lui eût pas montré qu'ils étaient pour lui gênant ou désagréables, s'il n'en avait pas fait un étranger dans sa maison ? Enfin, il n'y faut plus penser ; il faut jouir de ce que l'on possède et ne pas regretter ce qui ne peut plus être. »

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>41. Enghien à Bourbon.21 septembre 1802.
    « Je n'ai point de lettres de vous, cher papa, depuis celle où vous me reprochâtes la trop grande franchise que j'avais mise dans une que j'eus le tort d'écrire à mon grand-père. J'ai reconnu ma faute ; je vous en ai demandé pardon ; je l'ai réparée du mieux que j'ai pu vis-à-vis de lui. Je vous demandais avec empressement de me faire savoir si vous étiez content de moi ; et, depuis ce temps, nulle nouvelle de vous. Voilà cependant plus de trois grands mois, et bientôt quatre. Je serais inconsolable de vous avoir déplu, et que votre silence fût une sévère punition d'une faute commise à l'égard d'un autre. Daignez me rassurer, cher papa ; daignez me rendre vos bontés : mon cœur en a besoin. Je dis plus : ce serait une injustice que de lui refuser plus longtemps. N'ayant point de défenseurs auprès de vous, on aggrave peut-être mes torts ; on en suppose : bien des gens en sont capables. Songez que, ne pouvant me défendre, vous ne me pouvez juger, et qu'il faut entendre les deux parties, si l'on veut être intègre dans son jugement. Daignez donc suspendre le vôtre ; daignez être mon avocat dans l'occasion et parler en ma faveur. »

    <o:p> </o:p>42. Condé à Enghien.31 octobre 1802.
    « Je suis trop franc pour ne pas vous dire que, tant que vous continuerez à taxer de sévérité la juste sensibilité que me font éprouver les fausses imputations que vous vous êtes permises dans vos lettres, tant que vous ne me marquerez de regrets que de n'avoir pas renfermé dans votre cœur quelques expressions ». Vous me prouverez que le même m'accuse toujours injustement. Je ne pourrai donc me livrer à la tendresse que le mien était si porté à avoir pour vous, que quand vous aurez senti, avoué et réparé vos torts d'une manière franche et positive, qui puisse me persuader que votre conduite future vis-à-vis de moi ne portera plus la douleur dans le fond de mon âme juste, sensible, et qui n'a pas le plus petit reproche à se faire.
    Outre le peu de penchant que je vous connais à suivre mes conseils, tout ce qui se passe est trop embrouillé pour que je me permette de vous en donner. Je ne dis pas que si, contre toute apparence, il se présentait quelqu 'occasion, l'intérêt que je prends à mon sang ne me portât à vous mander ce que nous penserions, votre père et moi, que vous ayez à faire.
    Il n'est nullement question que je retourne sur le continent. »

    <o:p> </o:p>43. Enghien à Bourbon.17 mars 1803.
    « J'ai reçu exactement les deux envois, que mon grand-père m'a faits, de lettres de change de ma pension. Il me traite encore bien sévèrement, et ne daigne pas m'ajouter un mot de bonté. Cette retenu lui doit  faire presque autant de mal qu'à moi. Suivant vos ordres, j'y mets toute la douceur possible ; je ne me permets aucune plainte, et j'attends du temps qu'il me rende des bontés desquelles je ne me suis jamais rendu indigne. Je lui ai écrit en détail, deux jours après la mort du cardinal, en lui en rendant compte. Le malheur poursuit une personne qui m'est bien chère : elle vient encore de perdre Mme de Marsan, qui l'avait toujours comblée de bontés et qu'elle aimait beaucoup par cette raison. Ces deux pertes coup sur coup, jointe à la grippe épidermique qui règne dans nos contrées, ont donné une cruelle secousse à sa santé. Elle a besoin du printemps et de la dissipation que ramènent naturellement les beaux jours, pour se remettre. Ne pouvant s'éloigner d'ici, où les affaires de succession vont la retenir tout l'été, elle cherchera une campagne dans les environs. Moi, je resterai encore. Le margrave vient de m'accorder à peu près la totalité des anciennes chasses du cardinal, un peu pour me retenir dans ses états, où je crois qu'il n'est pas fâché que je mange mon revenu. Je n'en suis pas moins reconnaissant de son attention pour moi. Cet arrondissement me fait un canton charmant ; je vous y regrette, cher papa. Vous vous plairiez à chasser avec mes chiens. Nous faisons ici de petites chasses à courre en miniature, qui sont charmantes.
    Je pense que peut-être vous serez pour quelque chose dans le testament de Mme de Marsan, qu'elle a eu tout le temps de faire très en règle. Vous savez qu'elle venait de rentrer dans tous ses biens de Brabant, qu'elle était en train de vendre ; mais qu'elle n'a pas eu le temps d'achever cette louable entreprise, de sorte qu'il est fort à craindre que la grande nation ne vienne à la traverse aujourd'hui, et apporte des lenteurs aux affaires par ses éternelles et insatiables prétentions. Cette mort aura fait bien de la peine au Roi. »

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