• Notice historique sur le Château du Haut-Barr, près de Saverne par Dagobert Fischer, revue et augmentée par Léon Bachmeyer en 1927. (Dagobert Fischer/ Léon Bachmeyer)

    La légende des souterrains du Haut-Barr par Dagobert Fisher.
    (Revue et augmentée par Léon Bachmeyer en 1927)

    Pages 31à 44 :

    Une tradition, fort accréditée encore de nos jours, plane sur les ruines du château du Haut-Barr ; cette tradition raconte que de l’ancien palais épiscopale de Saverne il part un souterrain qui conduit au château de Haut-Barr, que ce souterrain a servi à cacher, pendant les guerres de religion, la statue de Jésus-Christ en or massif et celles des douze apôtres en argent massif et de grandeur naturelle, qui jadis ornaient la chapelle du Château ; elle ajoute que l’entrée de ce souterrain n’était connue que de l’évêque, qui l’indiquait à son successeur dans un pli fermé et cacheté, que celui-ci brûlait après l’avoir ouvert. Or il arriva que l’évêque mourut un jour de mort subite (la tradition veut sans doute parler de la mort de l’évêque Jean de Manderscheidt, qu’une attaque d’apoplexie emporta le 2 mai 1592 que depuis lors l’entrée du souterrain est demeurée inconnue.


    Malgré le peu de confiance que doivent inspirer généralement les traditions locales, lorsqu’elles ne sont pas appuyées par des faits, celle qui se rattache au château du Haut-Barr, a donné lieu à de nombreuses recherches qui n’ont jeté aucun jour sur l’existence du mystérieux souterrain, et les fouilles qu’on a faites pour en découvrir l’entrée sont demeurées sans résultat.

    Cette tradition, à laquelle les objets précieux, qui avaient été confiés à la garde du château du Haut-Barr, paraissent avoir donné naissance, était pour ainsi dire tombée dans l’oubli lorsque dans l’automne de 1642 elle fut ravivée par un rapport qu’un capucin de Bade (SUISSE) transmit à la Régence de l’évêché. Ce rapport, qui ne tarda pas à transpirer dans le public, porte en substance :
    Un bourgeois de Saverne, nommé Jean Koenigolt (il était originaire de Massevaux et fontainier de la ville de Saverne et du château épiscopal), que la guerre avait forcé à se réfugier à Bade, en Suisse, y étant tombé dangereusement  malade en 1642 et sentant approcher sa fin, fit appeler un capucin, le frère Cyrille, originaire de Molsheim, pour se confesser et lui faire une importante révélation au sujet d’un trésor considérable caché dans un caveau du château de Haut-Barr. Le frère Cyrille se rendit chez Jean Koenigolt
    , l’entendit à confesse et celui-ci déclara qu’avant l’invasion des Suédois, il avait visité, par ordre de MM. Les chanceliers et conseillers de l’évêché de Strasbourg, le souterrain qui conduit de Saverne au château du Haut-Barr, mais qu’il avait juré et promis par serment de ne parler à qui que ce fût, si ce n’est à son confesseur et seulement à l’article de la mort, du grand trésor qui y est caché.

    A Saverne en Alsace, a-t-il dit, dans la ville moyenne, à une distance d’environ 12 toises du château inférieur(1), non loin du jeu de paume et du réservoir à poissons (Pfuhl), un trou d’une profondeur d’environ vingt toises, où l’on descend par un escalier en spirale, donne accès à un souterrain qui conduit d’abord à la porte de Strasbourg où il se replie pour arriver à la grosse tour carrée(2).
    Dans les fondations de cette tour il y a deux grosses pierres qui ferment l’entrée du souterrain qui se dirige vers le château du Haut-Barr ; en suivant ce souterrain, on passe devant un rocher, où le révérend père DIDACUS, ci-devant récollet à Saverne et chapelain du château de Haut-Barr, a gravé lui-même son nom avec le millésime et qu’on appelle actuellement le tombeau du R. P. DIDACUS. A partir de là le souterrain se prolonge vers le village de Haegen et monte au château de Géroldseck(3), dans la cour inférieure duquel il a une issue ; puis il revient en droite ligne au château de Haut-Barr et se termine par un caveau taillé dans le roc en forme de petite chapelle ronde. A l’une des parois de ce caveau est appendue, au moyen d’une grande chaîne en or qui est elle-même fixée à la paroi en trois endroits différents, une corne de licorne, longue de cinq pieds et grosse comme une tête(4).
    On y voit encore des ballots enveloppés de toile en piles, mais il n’a pas pu les visiter parce que le temps lui a fait défaut et qu’il craignait de manquer de bougies pour pouvoir opérer son retour. Il y a encore remarqué quatre ou cinq cachettes taillées dans le roc et fermées de portillons larges de deux pieds et artistement sculptées. Comme elles étaient fermées à clé, il lui était impossible de les visiter,, mais il présume qu’elles sont remplies d’or et de pierres précieuses. Il s’en retourna ensuite dans le ferme espoir qu’il pourrait y revenir sous peu et procéder à une exacte visite de toutes les richesses qui y étaient renfermées. Après son retour il rendit compte de sa visite aux officiers de l’évêché, parmi lesquels se trouvaient Jean Reinbold, secrétaire de la Régence de l’Archiduc Léopold d’Autriche, et Charles Nierlin, receveur général de l’évêché. Ces Messieurs sont encore en vie, ajouta-t-il, et peuvent certifier la vérité de sa déclaration, et si la guerre n’était pas survenue, il eût transporté hors du caveau tous les objets précieux qui y sont renfermés.

    Jean Koenigolt vécut encore trois jours après avoir été administré par Jean-Chrétien Meyer, de Lucerne, vicaire de Bade, en présence duquel il a renouvelé sa révélation, ont encore assisté à cette révélation Théodore de Saltheim, capucin, Angelicus de Merskirch, capucin, Jacques Faller, grand-maréchal de l’abbaye de Massevaux, et Nicolas Neff, d’Uffholtz.



    (1)     : On appelait alors château inférieur (Unterhof) le grand château, la caserne Raoult de nos jours par opposition au château supérieur (Oberhof) qui était le nom du vieux château qui s’étend perpendiculairement derrière l’église paroissiale.

    (2)     : Cette tour se trouvait dans la cour du château, aujourd’hui place du marché. Elle est représentée sur la gravure de Zeiler. Son érection était attribuée aux Romains, mais elle n’était sans doute qu’un ouvrage de l’architecture allemande du moyen-âge. Elle fut abattue en 1670 et on y découvrit près de 60 javelots de fer. (cf. Grandidier : Histoire de la Province d’Alsace p.217)

    (3)     : Le texte porte Wangenbourg ; il est vrai que les nobles de Wangen étaient alors co-propriétaires de Géroldseck ; ils en avaient adopté le nom qu’ils avaient ajouté à leur nom patronymique.

    (4)     : On prenait alors la dent du narval, cétacé qui longe d’ordinaire les côtes du Groenland et de l’Islande, pour une corne de licorne ; le grand chapitre de Strasbourg en possédait une que l’on considérait comme une des plus grandes raretés du pays.

     

    La régence de l’évêché s’empressa de donner connaissance de ce document à l’évêque de Strasbourg, Léopold Guillaume d’Autriche, le 16 août 1642 ; ce prince lui ordonna de garder le plus grand silence sur l’existence de ce souterrain qui reliait la ville de Saverne au château du Haut-Barr et d’attendre le rétablissement de la paix pour en chercher l’entrée.


    L’évêque Léopold-Guillaume d’Autriche, qu’on avait surnommé le prince sans défaut, était tellement convaincu de l’existence du souterrain en question et d’un trésor qu’on y avait caché qu’il était résolu à faire faire les recherches les plus actives pour en découvrir l’entrée. En 1651, après le départ des Français, M. de Giffen, directeur de la chambre des comptes de l’évêché, se rendit par ordre de l’évêque Léopold-Guillaume à Soultz, dans la Haute-Alsace, où se trouvait alors le frère Cyrille, pour l’interroger de vive voix sur le secret que lui avait révélé l’ancien fontainier de Saverne avant de mourir. Le capucin ne put que répéter la déclaration que lui avait faite le moribond ; il ajouta que la voûte ou le souterrain en question se trouvait près du rocher qu’on appelle le lit ou le sépulcre de père DIDACUS et que ce rocher devait être connu par tout le monde. M. de Giffen informa l’archiduc Léopold-Guillaume de l’entretien qu’il avait eu avec le frère Cyrille. Le prince lui répondit, le 6 janvier 1652, qu’aussitôt que la tranquillité serait rétablie dans le pays et qu’on n’aurait plus à craindre les incursions des Lorrains, il fallait faire les recherches les plus actives pour tâcher de découvrir l’entrée du souterrain ; le 12 juillet suivant, comme il venait d’apprendre que le calme était rétabli en Alsace, il réitéra ses ordres. M.  de Giffen suivit en tous points les ordres de son seigneur et maître et fit faire des fouilles sur le sommet de la montagne, entre le château du Géroldseck et celui de Haut-Barr, mais toutes ses recherches demeurèrent infructueuses. Cet insuccès qu’il prévoyait le décida à envoyer, en 1653, le Seigneur Jean Reinecker, secrétaire de conseil de la Régence de l’évêché à Bruxelles, où résidait alors l’archiduc Léopold-Guillaume, en sa qualité de gouverneur général des Pays-Bas, pour l’informer du résultat négatif des fouilles et lui faire partager ses doutes sur l’existence du souterrain. Tous ses efforts furent inutiles, rien n’ébranla la foi du prince, toutefois il consentit à l’interruption des travaux, mais il recommanda au secrétaire de consulter un expert en travaux de mine.
    Après la mort de Jean de Giffen, survenue le 13 mai 1656, le dossier concernant le souterrain fut transmis au secrétaire Reinecker. Celui-ci s’intéressa vivement à cette affaire. Il se rappela que son ancien patron, le prévôt d’Eguisheim, lui avait parlé de souterrains cachés du château de Haut-Barr et qu’un noble lui avait dit que, lors du temps où il était page de l’évêque Jean de Manderscheidt, celui-ci en avait visité une partie accompagné par lui. « L’évêque Jean, avait ajouté l’ancien page, avait à peine parcouru la moitié du souterrain, que l’air insalubre et corrompu qu’il respirait lui fit éprouver un certain malaise et des étourdissements. Je lui frottait les tempes avec une eau balsamique et nous regagnâmes en toute hâte l’entrée ». Mais plus tard ce noble n’avait plus l’occasion de revoir la voûte dont il ne pouvait même plus se rappeler le lieu.

    Reinecker prit des informations. Entre autres un couvreur âgé de 80 ans qui avait souvent réparé les toits au Haut-Barr lui raconta qu’il avait plusieurs fois entendu parler de ce souterrain, que lors du creusement des fondations d’une maison près du château supérieur il avait vu parler l’évêque Léopold (1607 à 1625) à quelqu’un qui se trouvait au fond d’une fosse très profonde, mais qu’il ignorait ce qu’on y cherchait, et enfin plus tard les Français pendant qu’ils occupaient Saverne l’avaient interrogé à plusieurs reprises. En effet le secrétaire apprit de différents habitants de Saverne que les Français avaient fait des recherches actives pour découvrir le souterrain en question et que lors des fortifications élevés par le baron d’Haussonville ils avaient spécialement porté leur attention sur d’anciennes maçonneries, mais qu’ils n’avaient rien remarqué. Reinecker reconnut par les documents du dossier que les Français avaient même construit une demi-lune précisément à l’endroit où devait se trouver l’entrée du souterrain. Or, cette demi-lune n’était pas une fortification passagère, construite en terre, mais une construction très solide, faite de grosses pierres de tailles. Si donc véritablement le souterrain existait, il devait nécessairement être mis à jour lors de cette construction. Le secrétaire ayant de plus remarqué que le récit de Jean Koenigolt était sujet à caution et souffrait beaucoup de la critique, il crut devoir soumettre le 30 novembre 1659 à l’archiduc Léopold-Guillaume un rapport détaillé sur les constations qu’il avait faites ainsi que sur les travaux à entreprendre pour découvrir le souterrain. Il y dit que l’incendie  de la ville moyenne, arrivé pendant le siège de 1636, les fortifications élevées par les Français et même la démolition des fortifications de la ville, faite en exécution de la paix de Wesphalie, avaient entièrement défiguré et rendu méconnaissable l’endroit que Koenigolt avait indiqué comme donnant accès à ce souterrain ; que, comme le château inférieur menaçait ruine et qu’il devenait urgent de le faire reconstruire, sa démolition prochaine ferait indubitablement découvrir ce souterrain, si véritablement il existe ; qu’il était difficile de concevoir que ce souterrain pût passer sous les fossés du château et au travers des sources qui y jaillissent : que la construction de ce souterrain, sur une aussi grande étendue (de la grosse tour du château de Saverne à la pierre consacrée au père DIDACUS il y a juste une lieue) et à travers un sol accidenté et rocailleux, eût présenté des difficultés presque insurmontables ; que les fouilles récemment entreprise entre le château de Géroldseck et celui de Haut-Barr n’avaient fait découvrir aucun vestige de souterrain ; qu’à l’époque où Jean Koenigoltaurait pénétré dans ce souterrain, Jean Reinbold n’était pas le secrétaire de la Régence de l’évêché, mais que lui, Jean Reinecker, exerçait déjà ces fonctions ; qu’il était vrai qu’alors Charles Nierlin était le receveur général de l’évêché, mais qu’il n’était pas vrai qu’il eût assisté au récit que l’ancien fontainier aurait fait de sa prétendue visite au souterrain, que lorsque ce dernier fit sa révélation au frère Cyrille, la fièvre pernicieuse, dont il était atteint, l’avait fait tomber en délire, et que tout son récit n’était que le produit d’un cerveau malade et surexcité.

    Toutes ces remontrances paraissent avoir produit une impression profonde sur l’esprit de l’archiduc Léopold-Guillaume d’Autriche, car il renonça à la poursuite de ses investigations et se contenta de recommander à Jean Reinecker de surveiller la démolition du château de Saverne, et de lui ordonner, si lors de cette démolition on ne découvrait aucun vestige du souterrain, de faire creuser sous la grosse tour et de voir où aboutirait le trou qui devait s’y trouver.

    Trois ans après, le 20 novembre 1662, l’évêque de Strasbourg, Léopold-Guillaume d’Autriche, mourut à Vienne à l’âge de 45 ans, sans avoir renouvelé la tentative pour découvrir l’introuvable souterrain. Le rapport du capucin de Bade et les autres documents relatifs à ce souterrain furent déposés aux archives de l’évêché.

    Le successeur de l’archiduc Léopold-Guillaume d’Autriche sur le siège épiscopal de Strasbourg, François-Egon de Furstenberg fit reconstruire, en 1670, le château inférieur de Saverne et malgré la surveillance la plus active, exercée par tous les officiers de l’évêché lors de la démolition de l’ancien édifice, ils ne rencontrèrent aucune trace, aucun vestige du souterrain en question.
    La direction que le fontainier Koenigolt donnait au souterrain était celle de l’aqueduc qui amena à Saverne les eaux de la source destinée à alimenter les fontaines appelées Herrenbrunnen. Cette source, qui jaillit à 700m du village de Haegen, au pied de la montagne de Haut-Barr, était alors amenée à Saverne pour y alimenter les fontaines du château supérieur (Oberhof), du couvent de Récollets et de la recette générale, mais son drainage avait eu beaucoup à souffrir pendant les guerres de cette époque ; on en avait arraché et brisé les tuyaux. Lors de la construction de la Banque de France, en avril 1922, on mit à jour un souterrain voûté, de trois pieds de largeur et de cinq pieds de hauteur, qui avait la direction du Haut-Barr vers l’église paroissiale de Saverne et au fond duquel reposaient encore quelques vieux tuyaux en bois de pin de l’ancienne conduite. Mais ce souterrain aboutissait devant le mur d’enceinte de la forteresse.(5) Quelque temps avant son expatriation, le fontainier Koenigolt avait rétabli la voie souterraine, qui amenait ces eaux à Saverne, et quoiqu’il eût été chargé de ces travaux de restauration par le comte Hermann-Adolphe de Salm-Reiferscheid, administrateur de l’évêché, ils lui suscitèrent de nombreux démêlés avec la Chambre des Comptes. Il s’ensuivit même un commencement de procédure et lorsque Koenigolt tomba malade à Bade, le souvenir de ce procès, ravivé par l’excitation cérébrale, lui fit donner, selon toute apparence, au souterrain la direction que suivait l’aqueduc qu’il avait restauré. 

    (5)    Journal de Saverne, 23 mai 1922.

    Peu à peu le bruit qu’avait produit la révélation de l’ancien fontainier de Saverne s’était évanoui et un siècle s’écoula sans que l’on fit de nouvelles tentatives pour découvrir l’inabordable souterrain, quoiqu’il y eût constamment dans cette ville un assez grand nombre de personnes pour qui son existence ne formait pas l’ombre d’un doute.

    En 1772, le document du capucin de Bade parvint à la connaissance d’un Sieur Nicolas Pallas, négociant à Saverne. Celui-ci jadis dans l’opulence se trouva alors dans une situation pénible. En 1769 il devait payer à la ville de Saverne la somme de 18 583 livres 18 s. 3 d. qu’elle avait perdue par des fraudes faites par son beau-frère Jean Léger, receveur des deniers patrimoniaux de la ville, et pour lequel il s’était porté garant. Pallas insolvable fut obligé de quitter la ville. Cependant, en novembre 1771, on lui accorda un sursis et le laissa rentrer dans ses foyers. Pallas crut pouvoir rétablir sa fortune avec les richesses que l’on croyait enterrées sous les ruines de l’ancienne forteresse épiscopale, et fit faire des recherches dans les archives du couvent des récollets de cette ville, au sujet du Père DIDACUS, dont il est fait mention dans la révélation du Jean Koenigolt. Le moine chargé de ces recherches n’eut pas de peine à trouver dans le nécrologe du couvent l’acte mortuaire suivant :

    « Jn anno 1636, tempore belli Suecciae, die 25 Augusti, obiit admodum R. Pater DIDACUS, recollectus tabernensis et quadraginta annis terminarius in conventu huius urbis ; et talis sacerdos fuit interdum in Hohbaar, per viam occultam pro legenda missa. »

    «  En l’an 1636, pendant la guerre des Suédois, le 25 août, décéda le très rév. Père DIDACUS, récollet à Saverne et pendant quarante ans religieux au couvent de cette ville ; et ce prêtre monta de temps en temps au Haut-Barr par un chemin caché pour y dire la messe. »

    Il s’agit du père DIDACUS Schottmuller, inscrit en 1604 dans le registre de la confrérie de St-Michel à St. Jean Des Choux. Il était donc pendant 32 ans à Saverne. Le peu de sûreté des chemins  pendant le siège de Saverne en 1636 et la maladie empêchaient le révérend Père de porter aux soldats qui étaient en garnison au château les consolations de la religion. On grava alors sur un rocher qui borde le sentier qu’il prenait ordinairement pour se rendre à la forteresse, l’inscription suivante :

    Didace ! Cur renuis Sacrum portare Synaxin  

    Egroto fratri qui te exspectabat in Hohbar ?

    Sit labor et durum vestigia scandere montis,

    Quod via sit, meditare, tibi satis aspera ad astra.

    «  Pourquoi, o DIDACUS, refuses-tu de porter le Saint Viatique à ton frère malade qui t’attendait  dans le château du Haut-Barr ? S’il est fatiguant et pénible de gravir le sentier escarpé de la montagne, songe que le chemin qui mène au royaume des Cieux est au moins tout aussi pénible. »

    Cette inscription fut rencontrée encore en 1670 par François Feigenthal, directeur des bâtiments de l’évêché lors de la restauration de la conduite d’eau de la source du Haut-Barr.

    L’acte mortuaire du Père DIDACUS fut pour Pallas comme un trait lumineux et lui donna la conviction que le temps de guerre ou des troubles, le Père DIDACUS se rendait par le souterrain (per viam occultam) au château de Haut-Barr pour y célébrer les offices divins. Sur ces entrefaites, le prince de Rohan-Rochefort, qui se trouvait alors au château de Saverne, apprit que le Sieur Pallas devait posséder des indications précises et précieuses sur l’existence du souterrain du château de Haut-Barr ; il le fit appeler ; celui-ci se rendit au château, développa au prince tous les motifs qu’il avait de croire à l’existence d’un trésor caché sous les ruines de l’antique manoir féodal, lui communiqua tous les documents qu’il avait recueillis à ce sujet et eut la satisfaction de lui faire partager sa conviction. Le prince ne sut pas résister au désir de trouver le précieux trésor et fit faire pendant une année entière des fouilles sans trouver un indice quelconque de l’inabordable souterrain.

    Cette tentative infructueuse ne rebuta pas le négociant Pallas. Il consacra le reste de sa fortune à la recherche des précieuses statues sans voir  le succès couronner ses efforts. En avril 1773, il chercha à entrer en service chez Monsieur d’Essenville, entrepreneur de la manufacture de tabacs à Bruxelles. Quelques temps après, un procureur de Haguenau, alléché par la renommée des objets précieux confiés au souterrain, renouvela les fouilles sans en obtenir un plus heureux résultat.

    Il semble donc que le souterrain mystérieux restera toujours inabordable. Selon le dire de quelques personnes d’un âge vénérable, l’entrée se trouverait à Saverne sous la crypte de la chapelle Saint Michel, ancienne dépendance du château épiscopal, et au Haut-Barr l’issue serait masquée par l’autel de la chapelle castrale. Quoique la plupart des archéologues révoquent en doute l’existence de ce souterrain, la croyance au trésor qui y est recélé est encore généralement répandue dans notre contrée. La forteresse de Haut-Barr renfermait, il est vrai, comme tous les châteaux du moyen-âge, de vaste souterrains, dont la destination était de servir de magasins ou de prisons, mais on ne peut pas admettre que, réputée imprenable, elle ait eu besoin d’un souterrain, qui débouchât dans la forêt, pour offrir à la garnison un moyen de la quitter, quand il était devenu impossible de la défendre, ou qui communiquât avec la ville de Saverne, à travers un air malsain, méphitique et non viable, dans un but qu’il est impossible de définir.

    Le territoire du Haut-Barr formait dans l’origine un territoire distinct, séparé et indépendant de tout autre et quoiqu’il fût dans la suite annexé à la banlieue de Saverne, il était administré directement par les officiers de l’évêché, et le magistrat de cette ville n’avait aucune juridiction à y exercer. Cet état de choses fut confirmé par une transaction intervenue entre le cardinal Armand-Gaston de Rohan et le magistrat de Saverne, le 2 juillet 1726, et dès l’année suivante, les annexes de Saverne, qui comprenaient les anciens territoires de Greifenstein, Greuzfeld, Haut-Barr et Niederbarr (appelé autrefois Pfaffmatt) furent érigées en un minuscule bailliage ; un bailli particulier y fut établi « pour administrer justice aux habitants en première instance, sauf appel au conseil de la Régence. »

    Les ruines du château du Haut-Barr, furent longtemps une carrière inépuisable pour les habitants de Saverne et ceux des villages environnants.

    Lors de l’établissement de la ligne télégraphique aérienne de Strasbourg à Paris, un sémaphore fut placé par Claude Chappe en 1907 sur la cime du rocher qui porte le donjon. Il communiquait dans la direction de Strasbourg avec celui du Kochercberg et dans la direction de Metz avec celui de St. Jean-Courtzerode. Plus tard il fut transféré sur le monticule situé entre le Haut-Barr et le Grand Géroldseck. Mais le 8 janvier 1814 il fut enlevé et transporté à Saverne par les Russes  qui étaient arrivés la veille à Saverne(6). La station fut établie l’année suivante et elle resta en fonction jusqu’à ce que l’établissement du télégraphe électrique l’eût remplacée en 1852(7).

    L’ancien château de Haut-Barr, la maison sise dans la cour et les terres situées à l’entour, appelées la ferme, furent cédées vers 1728 en emphytéose au dernier commandant Jean Leroy, moyennant un canon annuel d’un boisseau de pois, d’un boisseau de haricots et de 50 florins en argent.

    Le 22 mai 1758 eut lieu une inspection générale des églises et chapelles dépendant de la paroisse de Saverne. L’évêque Constantin de Rohan ordonna « Pour la chapelle du Haut-Barr.

    1° La plus grande partie des petites images et papiers qui chargent et entourent les grands tableaux des autels sera supprimée.

    2° Les réparations nécessaires à faire dans cette chapelle, comme celles de sa toiture, de ses fenêtres, de son pavé et autres seront faites du produit des offrandes qui s’y font, dont la recette sera fidèlement couchée dans un registre particulier, sous l’inspection du curé. » (K57). La chapelle se trouvait donc dans un état lamentable, mais les autels subsistaient encore et les gens des environs la fréquentaient toujours.

    (6)    K 60 V, Vol. I f. 171

    (7)    EM IV 555

    Le 2 novembre 1789 le château et la forêt du Haut-Barr, bien de l’église, furent mis à la disposition de la nation. Au mois de septembre 1792 la chapelle fut fermée parce que des prêtres réfractaires y célébraient l’office divin. Le 23 frimaire an 2 (13 décembre 1793) la municipalité de Saverne prit l’arrêté suivant : «  Le citoyen Norman, officier municipal et de la police, a été invité et chargé de visiter tant les dedans que les dehors de cette ville et de faire enlever sur le champ tous les objets et signes fanatiques, de même que tous ceux qui représentent des attributs de la royauté abolie et anéantie, tels que fleur de lys, armoiries et autres. » (K 60 d. IX 84). C’est sans doute à cette époque que furent détruites les armoiries de jean de Manderscheidt qui ornaient la porte d’entrée du château.

    Le Haut-Barr fut vendu comme propriété national par l’administration départementale du Bas-Rhin le 9 fructidor an 4 (26 août 1796) à l’ancien conservateur des forêts de l’évêché, Maurice Kolb, de Saverne, qui les céda, le 22 messidor an 9 (11 juillet 1801), au général Clarke (depuis Duc de Feltre) (8).

    Celui-ci fit déblayer les abords du château afin de le rendre accessible aux curieux et aux touristes, il employa un grand nombre d’ouvriers à la création et à l’embellissement de l’esplanade qui s’étend devant sa face orientale et fit planter sur toute sa longueur la ligne de châtaigniers et la haie vive qui  en longe le bord. Il obtint, du consentement de Monseigneur Saurine, évêque de Strasbourg, par un arrêté du premier consul, signé à St. Cloud le 25 fructidor an 11 (12 septembre 1803), la permission de rouvrir la chapelle et d’y faire dire la messe.

    En 1811 le duc de Feltre projeta la construction d’un petit château devant le bastion Nord. Il avait déjà fait lever un plan de l’ancien château par le géomètre Ruetschmann. Mais ce projet ne fut pas réalisé. Au Musée de Saverne est conservé un brouillon du plan (No. 18). On y voit à l’emplacement du nouveau château projeté monter un sentier par l’avant-corps en gazon et conduire par l’ancienne poterne à la plate-forme du « bec ». Sur le plan figure également l’ancienne maison du concierge laquelle est encore bien représentée sur la vue du Haut-Barr par Schweigheuser.  Elle occupait la partie inférieure de la construction qui se trouve entre la grande porte d’entrée et la tour du puits. La nouvelle maison élevée au centre de la cour est entourée d’un jardin et d’un jardinet. En 1811 elle était destinée à servir d’habitation au garde et plus tard au forestier. Dans la Collection des vues de nos châteaux par Rothmuller se trouve[AF1]  (Pl.25) une belle gravure représentant cette maison.

    (8)    Henri-Jacques-Guillaume Clarke, duc de Feltre, comte de Hünebourg, fut comblé de faveurs et de dignités par le ROI Louis XVIII ; il fut nommé successivement ministre de la guerre, pair et maréchal de France, administrateur habille, il a rempli pendant longtemps des emplois éminents. Il était Grand officier de la Légion d’Honneur, Chevalier des ordres de la Couronne de fer, St. Hubert de Bavière,  de la Fidélité de Bade et de St. Henri de Saxe. Quel que soit le jugement que l’on porte sur sa conduite politique en 1814 et 1815, il faut dire à sa louange que deux fois ministre et ministre de Louis XVII pendant le temps des liquidations, il mourrut pauvre. Le duc de Feltre est né à Laudrecies le 17 octobre 1765.

     Les forêts et les prairies formant le surplus du domaine du haut-Barr furent acquises de l’Etat par Maurice Kolb suivant procès-verbal d’adjudication du 5 juin 1815 et celui-ci les revendit au duc de Feltre, le 20 mai 1817.

    Le duc de Feltre mourut à Neuwiller, le 28 octobre 1818. Ses immeubles furent vendus par adjudication à Lazare Wolff, propriétaire à Neuwiller, le 8 août 1821. Maurice Kolb, alors maire de Saverne, racheta le domaine du Haut-Barr des mains du sieur Wolff, le 20 décembre 1821. En juin 1824 il fit « reconstruire à neuf la toiture de la chapelle du pèlerinage du Haut-Barr, usée de la vétusté et menaçant ruine au premier coup de vent. » (9) Dans le partage qu’il fit de ses immeubles le 9 février 1838, Maurice Kolb attribua le Haut-Barr à sa fille Mademoiselle Pauline Kolb. Celle-ci fit démolir vers 1845 les ruines des bâtiments qui servaient jadis de logements et d’écuries à la garnison et construire sur leur emplacement une belle maison de campagne entourée de quelques parterres. Pendant la Grande Guerre un poste allemand de mitrailleuse contre avions fut place au Haut-Barr, près du pont-du-diable ; par une imprudence du poste la maison de campagne fut incendiée le 18 mai 1918 ; les restes furent enlevés depuis.

    (9)    K 60 III f. 84.

    En 1876 Mademoiselle Kolb vendit cette superbe propriété à Antoine Braun d’Oberhaslach et Jacques Kling de Saverne. Ils n’en conservèrent pas le caractère de beauté. Pendant le peu de temps qu’elle fut en leur possession, la jeune forêt, qui ombrageait si agréablement la montagne, fut totalement coupée, ce qui enleva à la délicieuse promenade son principal attrait. Elle a ensuite été acquise, en 1878, par l’Etat et depuis rien n’est négligé pour faciliter et rendre agréable aux touristes l’ascension de ces belles et célèbres ruines. Les sentiers sont grâce au concours du Club Vosgien toujours bien entretenus. Vers 1878 une route fut construite pour les personnes moins hardies préférant les commodités d’un véhicule. Rappelons qu’en 1880 la chapelle dont le chevet était crevassé et lézardé et qui était dans un état de dégradation alarmant, fut restaurée sur les plans de l’architecte Ch. Winkler. Auparavant déjà, le 1 octobre 1874, le château avait été classé comme monument historique.
    En 1901, la ville de Saverne prit le château en location pour 99 ans et à la place de la maison forestière elle fit construire le restaurant actuel, ouvert toute l’année. On y prend ainsi des pensionnaires.
    Quelques années plus tard la ville a fait capter la fontaine qui jaillit sur le versant ouest de la montagne pour conduire au moyen d’un bélier hydraulique une portion de cette eau très pure dans l’intérieur du château. Grâce à cette installation l’hôtelier dispose aujourd’hui encore d’une bonne eau de source fraîche.
    Un escalier placé par la ville en 1922 contre la paroi du rocher septentrional permet au touriste d’en atteindre la crête plus facilement  que par l’ancienne échelle qui était trop raide. En haut flotte le drapeau aux couleurs nationales. De là le coup d’œil est admirable. La vue embrasse un horizon immense, se perd vers l’Orient dans les montagnes escarpées de la Forêt-Noire et plonge dans la ville de Saverne et la vallée où la Zorn, aux capricieux méandres, roule ses eaux limpides. L’œil se plait à suivre la nappe d’eau du canal de la Marne au Rhin et les voies ferrées.  Dans le lointain la gigantesque flèche de la Cathédrale de Strasbourg s’élance hardiment dans les airs ; partout de riches et luxuriantes campagnes, des paysages pleins de contrastes, de beaux et innombrables villages aux clochers élancés se déroulent gracieusement à vos pieds et se groupent au bas des coteaux. Au sud se prolonge la chaîne des Vosges d’où sortent çà et là les têtes verdâtres d’une multitude de montagnes et de rochers aux formes fantastiques. Vers l’Ouest s’étend un rideau de forêts de sapins chevelus et des hêtres séculaires ; on a à ses pieds la pittoresque vallée de Lutzelbourg, le cours de la Zorn, la nappe d’eau du canal et le chemin de fer, qui dispute au canal et à la Zorn le terrain nécessaire à sa double voie. On jouit non seulement du ravissant panorama de la vallée, mais la vue s’étend encore sur la plaine accidentée de la Lorraine. Au Nord apparaissent le Bastberg (Mont St. Sébastien) avec ses crêtes jumelles. Plus loin on aperçoit la montagne pyramidale couronnée du fort de Lichtenberg, qui a donné son nom à une famille célèbre dans les annales de l’Alsace.

    L’œil du touriste cherche l’usine à fer que l’un des plus grands poètes de l’Allemagne, Schiller, à rendue célèbre par sa ballade de la Visite au Martinet (Der Gang nach dem Eisenhammer). On croit généralement que cette pieuse légende se rattache à notre contrée, mais hâtons-nous d’ajouter que, quoiqu’elle ait traversé fièrement les âges, les noms qu’elle fait vivre n’ont rien d’historique, que l’évènement qu’elle met en relief n’a pu se passer chez nous, que la comtesse de Saverne, dont le grand pète a immortalisé le nom, n’a jamais existé. Disons encore que le Martinet de Reinharddsmunster, où le traître Robert doit avoir trouvé la cruelle mort que le comte de Saverne destinait au jeune et pieux Fridolin, est de création moderne et qu’il n’a été fondé que vers la fin du XVIIème siècle sur le territoire de cette commune par M. Jean Friess, directeur de la chambre des comptes de l’évêché de Strasbourg, qui l’a cédé peu après à un forgeron nommé Laurent Schalleidener pour la somme de 600 florins.

    La légende n’était pas connue dans notre contrée avant qu’elle eût été mise en vers par Schiller. Ce poète l’a trouvée dans une collection de nouvelles ; «  Les contemporains »  composées par le romancier français Restif de la Bretonne (1734 à 1806). L’histoire y racontée joue dans la contrée de Vannes (Morbihan) (10). Depuis que Schiller l’a faite sienne, en la revêtant de son style splendide, les gens du pays font voir au touriste curieux, dans la vallée du Mosselbach, non seulement la forge où l’infâme Robert fut jeté dans la fournaise ardente mais encore la chapelle où le jeune varlet de la comtesse de Saverne servit pieusement la messe qui la sauva d’une mort imméritée. Nous n’avons pas besoin d’ajouter que cette chapelle est celle de St. Gall, qui s’élève sur le penchant de la montagne au-dessus du hameau de ce nom, appelé autrefois Waldhofen ou Waltershofen (Waldoniscuria). Cette chapelle date du douzième siècle ; elle a été construite par Meinrad II, abbé de Marmoutier, et consacrée, en 1143, en l’honneur de Saint-Gall, par le cardinal Théodewin, légat apostolique en Allemagne et ancien religieux au couvent de Marmoutier.

    (10) Le sujet traité dans cette légende se trouve déjà au Ruodlieb, poème latin du 11° siècle. (Revue des questions historiques, 1903 p. 1 à 44)

     

    *** Après la lecture de ces documents d'Archives vous pourrez comparer avec les travaux de Mr Fagioli sur les souterrains du Haut-Barr et vous verrez à votre avis si c'est " une Légende " OUI ou NON...***

     *** Qui est Dagobert Fischer ?  http://sitemap.dna.fr/articles/201010/06/dagobert-fischer-premier-historien,saverne,000002781.php ***

     


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